Synopsis

       Christophe contemple ses champs. Dans quelques années il partira à la retraite mais ses enfants ne reprendront pas l’exploitation familiale. Ses 95 hectares iront à l’agrandissement, rachetés par le voisin. Car à l’allure où vont les choses, ses terres ne rapporteront bientôt plus assez pour vivre. Elles se fondront alors dans ce paysage sans limites, où le cultivateur semble bien seul, où la biodiversité se fait rare. La vie des champs disparait et il n’est pas simple de la faire revenir. Que ses enfants ne veuillent pas reprendre la ferme, finalement Christophe le comprend, et c’est peut-être mieux ainsi...

     "Quand j'étais petit, l'agriculture c'était les chevaux" nous raconte James, 82 ans, le sourire aux lèvres.

      A l'époque, toute la famille travaille au champ, les chevaux s'occupent du labour, et, avec les vaches et les moutons, produisent du fumier qui fertilise la terre. On cultive du blé pour la vente mais aussi des betteraves, de la luzerne et de l'orge pour les animaux. L'élevage est essentiel dans cette agriculture autosuffisante.

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     Sans tracteurs ni moissonneuses, les fermes ne font que quelques dizaines d'hectares, et le nombres de paysans est bien plus important. Beaucoup de travaux comme la moisson se font avec les enfants, les voisins, et les employés s'il y en a.

     Pour contrôler les mauvaises herbes et les ravageurs, ainsi que pour fertiliser la terre, on pratique les rotations et le labour. De quoi s'agit-il ? Comment cela fonctionne-t-il ? C'est le moment d'expliquer ces grands principes agronomiques.

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     En 1960 le tracteur fait son apparition, accompagné des moissonneuses, des épandeurs à engrais, de tout un arsenal d'outils motorisés achetés grâce à l'emprunt. Car après une décennie de disettes, on souhaite rendre la France capable de se nourrir seule. Avec toutes ces machines on travaille plus vite, sur des surfaces plus grandes. Et puis surtout les rendements sont propulsés par les engrais minéraux : peu chers, leur emploi se généralise très vite.

     Car les sols de craie sont légers et faciles à travailler mais pauvres en éléments fertilisants, si pauvres que depuis deux siècle la Champagne est affublée du surnom de "pouilleuse" et a vue une partie de ses terres recouvertes de pins. Les engrais minéraux changent tout. Grâce aux tracteurs et à l'emprunt, les agriculteurs défrichent massivement les pinèdes pour cultiver les sols. En 20 ans, 130 000 hectares sont défrichés à l'échelle de la Champagne crayeuse. "La Champagne est désormais un territoire à prendre"...

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     L'industrialisation de l'agriculture de Champagne débute. Les premiers pesticides apparaissent ainsi qu'une multitude de nouvelles variétés produites par l'industrie semencière, faisant décoller les rendements. Les tracteurs et moissonneuses de plus en plus larges ne passent plus sur les petites parcelles et l'on perd trop de temps à aller cultiver les petits lopins de terre éparses. Alors on regroupe les terres, les anciens chemins et les haies disparaissent.

     Pour produire plus on s'agrandit, on achète du matériel plus large grâce à l'emprunt. A l'époque cela paie puisque le prix des céréales est garanti par la PAC, la politique agricole commune. A travers elle on souhaite garantir un niveau de vie décent au paysan que l'on appelle désormais "agriculteur", mais aussi accroitre encore sa productivité pour faire de l'agriculture un secteur d'export.

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     Avec la PAC, le prix des cultures est élevé et stable. L'élevage, qui demande trop de travail et dont le fumier n'est plus nécessaire, disparait des fermes : on peut désormais prendre des congés ! De nouvelles cultures font leur apparition, et les usines de transformation se multiplient : la betterave est transformée en sucre, la luzerne en granulée, le chanvre en papier à cigarette, l'orge en malt... autant de produits exportés en France, en Europe, puis dans le monde entier.

     Les céréaliers gagnent plus, travaillent moins, et sont à la pointe du progrès : ils se rappellent de cette période comme l'âge d’or de l'agriculture. “On nous disait qu’on allait nourrir le monde”.

La France est devenu l'une des premières puissances agricoles mondiale et l'annonce fièrement !

Partie 2 : 1980 à aujourd’hui, l’apparition des limites du modèle agricole champenois

 

 

 

Oui mais...

L'agriculture industrielle montre déjà ses limites !

 

 

     Grace aux prix garantis, les agriculteurs produisent et produisent. Ils ont une mission: nourrir le monde, et pour cela investissent en grandissent. Pourtant une dynamique insidieuse s'est progressivement mise en place : la hausse de la productivité est telle que les prix diminuent petit à petit, tandis que celui du matériel et des engrais augmente. Pour tenir, il faut alors s'agrandir et s'endetter. Prise dans ce cercle vicieux, peu à peu la campagne se vide...

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Depuis 1960 la communauté européenne a garanti un niveau de revenu acceptable pour l'agriculteur grâce à la PAC, en lui rachetant ses céréales et en les revendant sur le marché mondial... à perte. A partir des années 80 les cours mondiaux chutent... et la facture s'alourdit ! Les prix garantis sont alors supprimés, l'agriculteur devra désormais vendre au prix mondial. Pour nourrir le monde, il devra être compétitif.

 

     Les uns s'agrandissent, les autres disparaissent, et les campagnes se vident encore un peu plus... Passant du tracteur à l'ordinateur pour suivre les cours de la bourse, le métier de ceux qui restent ne ressemble plus beaucoup à celui d'autrefois.

     Avec cette course à la productivité, c'est également la biodiversité qui a disparu des champs, signant le début d'une crise environnementale sans précédent. A cela vient s'ajouter l'instabilité climatique nouvelle : chaque année c'est un nombre toujours plus important de cultures qui sont impactées.

Confrontés à la fois à la fluctuation des prix mondiaux, aux aléas climatiques, et aux déséquilibres de l'écosystème, les céréaliers enfermés dans ce système productiviste se heurtent également à une société qui ne comprend plus leurs pratiques.

Partie 3 : Que faire ?

 

     Beaucoup d'agriculteurs et agricultrices champenois ont commencé à tenter de dépasser ces limites. Pour préserver à la fois l'environnement et son revenu, il faut recréer de la valeur ajoutée à l’hectare. Pour ce faire, on introduit dans ces champs des cultures moins gourmandes en intrants, on passe à l'agriculture biologique, on vend en direct, on replante des haies...

Les enjeux sont compris, des hommes et des femmes ont entamé le changement.

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Oui mais que représentent-ils, quelle est la tendance globale? Quels sont les chiffres?

     Malheureusement dans leur très grande majorité les fermes continuent de s'agrandir ou de disparaitre. Les mouvements visant l'arrêt des pesticides et des engrais chimiques peinent à prendre de l'ampleur. Les prix continuent de diminuer et les marchés agricoles d'être dérégulés.

     Sur le terrain les agriculteurs formulent leurs craintes : comment rester compétitifs sur le marché mondial sans les pesticides ? Si l'on s'en retire, comment être sûr que les prix resteront élevés ? Et surtout, qui nourrira le monde ? C'est le moment pour les chercheurs de prendre à bras le corps ces questions légitimes.

Finalement les agriculteurs entrevoient l'agriculture de demain : une agriculture résiliente et décarbonée, qui crée de l'emploi, qui produit avec le vivant et le protège. En somme, tout le contraire de l'agriculture qu'impose le marché mondial à bas prix.

Changer radicalement pour une agriculture qui prend soin de son territoire, les agriculteurs y sont prêts. Alors ils nous retournent la question : sera-t-on prêt à payer ces services à leur juste valeur ?

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Comment en sommes-nous arrivés là ?